le geste cosmique

 

« Par la maîtrise de tout le corps, l’âme peut enfin chanter. » (S. J. Soutel-Gouiffes)  

 Un parc public de Shanghai, six heures du matin. Comme beaucoup de leurs compatriotes à cette heure-là, une dizaine de Chinois répètent en groupe des mouvements de tai ji quan, au son d’un transistor qui déverse à pleins décibels quelque rengaine à la mode. Un peu à l’écart, deux vieux à barbichette, tels qu’on n’en voit plus que dans les films made in Hong-Kong, exécutent leur enchaînement – la « forme » du tai ji quan – à petits pas, à petits mouvements économes. Il n’est pas nécessaire d’être un expert en la matière pour se rendre compte assez rapidement des différences entre les uns et les autres. Non pas tellement des différences au niveau des mouvements eux-mêmes, mais plutôt au niveau de leur origine. Alors que le groupe au transistor se contente d’imiter avec plus ou moins de bonheur les gestes du professeur, les deux vétérans par contre semblent puiser leur inspiration à l’intérieur d’eux-mêmes et chacun de leurs gestes exprime une énergie que l’on devine irrésistible. Y aurait-il donc « tai ji quan » et « tai ji quan » ?

 

« L’un engendre le deux »

 L’expression « tai ji quan » (« tai chi chuan » dans l’ancienne transcription) est généralement traduite par « poing du faîte suprême ». Le terme « poing » (quan, « poing », « combat », « action ») nous renseigne immédiatement sur la nature de cette activité : il s’agit d’un art martial ; d’un art de combat. Quant au « faîte suprême » (tai, « suprême », « ultime » et  ji, « faîte », « limite »), il constitue un des concepts fondamentaux du taoïsme, une des trois grandes religions de la Chine avec le confucianisme et le bouddhisme.

 Encore faut-il s’entendre sur cette expression de « religions de la Chine ». Ainsi, le confucianisme traite-t-il principalement des règles d’une vie sociale harmonieuse. Le bouddhisme quant à lui est une importation de l’Inde et a été progressivement adapté aux spécificités de la pensée chinoise. Pour ce qui est du taoïsme, deux choses sont à souligner. D’abord, il est typiquement chinois et plonge ses racines dans les pratiques des chamans de la préhistoire locale. Ensuite, il existe sous deux aspects, non pas opposés mais plutôt associés. On trouve ainsi, d’une part, le taoïsme religieux avec ses dieux, ses rites et ses superstitions et, d’autre part, le taoïsme philosophique. C’est ce dernier aspect, généralement désigné par l’expression dao jia (« Ecole du taoïsme »), qui est surtout connu en Occident par les écrits de son représentant le plus célèbre, le « Vieux Maître » Lao Zi. Mais pousser plus avant dans les méandres d’une pensée extraordinairement complexe et subtile nous entraînerait pour l’instant trop loin. D’ailleurs (et même s’il est assez frustrant de nous arrêter à la porte de cette fascinante école de pensée), nous n’avons réellement besoin, dans le cadre de notre propos sur la gestuelle du tai ji quan, que d’un seul outil – mais fondamental –, à savoir le principe si connu (et souvent si mal compris) du « yin-yang ».

 Nous l’avons vu, le tai ji est le faîte suprême. C’est donc la réalité première d’où vont naître les éléments du monde, c’est-à-dire les phénomènes et les existences. Et ce monde issu de l’Un est exprimé par le couple yin et yang. (Précisons en passant que ce « yang » ne doit pas être confondu avec le style « Yang » de tai ji quan. Dans ce dernier cas, il s’agit simplement du nom de famille du fondateur du style.)

Yin et yang : deux termes qui, au départ, n’ont rien de mystique puisque le yang désigne simplement l’adret (ou versant de la montagne exposé au soleil) alors que le yin correspond évidemment à l’ubac (ou versant exposé au nord et donc, à l’ombre qui règne sur ce versant). Par la suite et par extension, yin et yang deviendront les principes respectifs de l’obscurité et de la clarté, mais aussi du féminin et du masculin, du repos et de action, du bas et du haut, de la Terre et du Ciel, de l’humide et du sec, du froid et du chaud… Mais contrairement à ce que l’on pourrait penser, yin et yang ne sont, ni figés, ni opposés. Bien au contraire : ils sont complémentaires, inter-agissants et en constante évolution. Tout, dans le monde, est dès lors en perpétuel mouvement, en transformation permanente. Symboliquement, ce mouvement dynamique est représenté par le célèbre « double poisson ». Le yin y est figuré par le demi-cercle noir et le yang, par le demi-cercle blanc. Quant à l’aspect dynamique et interagissant de l’ensemble, il est représenté par les deux points, yin dans la partie yang et yang dans la partie yin.

 

Le chant du yin-yang

 Ces caractéristiques du yin et du yang, qui imprègnent l’univers entier, se retrouvent à la base de la « forme » du tai ji quan, puisque cet enchaînement est constitué de mouvements yin et yang qui se suivent en alternance. Ainsi, un mouvement de recul yin succédera à un déplacement yang vers l’avant ; un geste yang d’ouverture des bras sera suivi d’un mouvement yin vers le bas… Globalement, tous les mouvements vers le bas, vers l’arrière et de fermeture seront yin ; les actions vers l’avant, vers le haut et les gestes d’ouverture seront yang. Par exemple, l’action de tirer le bras du partenaire sera yin, alors que les poussées, les coups de poing ou de pied seront du domaine du yang. 

 Cela, c’est la théorie ; une théorie que l’on apprend dans les écoles du style Yang traditionnel en « chantant », c’est-à-dire en scandant à haute voix chaque mouvement de sonores « yiiiin » et « yaaaang ». Petit à petit, au fil des répétitions, l’élève intériorise ce chant et bientôt, ce n’est plus à son intellect qu’il fait appel – je pousse vers l’avant, donc je chante « yang », je tire vers l’arrière donc je chante « yin » – mais à son corps. Plus exactement, son corps ressent le yin et le yang, leur succession, comme une sorte de vague intérieure qui déferle et reflue. Dès cet instant, la connexion est établie entre la respiration du cosmos et la dynamique du microcosme que constitue l’être humain : l’adepte du tai ji quan est en harmonie avec le rythme de l’univers. En se connectant alternativement au Ciel (yang) et à la Terre (yin), il permet à son qi (chi), son énergie, de se déployer librement.

 On le comprend aisément, le fait d’être ainsi en communion avec l’univers a des effets bénéfiques importants sur l’adepte du tai ji quan : outre le fait que la concentration nécessaire à la bonne exécution de la forme s’apparente à la méditation (on dit que la forme du tai ji quan est une « méditation en mouvement »), la circulation harmonieuse du qi améliore sa santé physique ; son psychisme se calme et se renforce. Globalement, il éprouve une sensation générale de bien-être ; une sensation d’abord limitée aux moments de pratique mais qui s’étend petit à petit à l’ensemble de son quotidien. Quant à l’aspect religieux du tai ji quan, il va de soi puisqu’en se connectant au cosmos, le pratiquant réalise l’objectif de toute religion bien comprise, qui est justement de se relier au « Grand Tout ». En ce sens, le tai ji quan est plus qu’un art : c’est une « voie ».

 Bien sûr, dans le vaste domaine des arts martiaux – et quoique chacun ait fort naturellement tendance à défendre l’art qu’il pratique –, le tai ji quan n’est pas la seule voie possible. En fait, toute voie martiale, si elle est correctement comprise et vécue (c’est-à-dire si elle ne se limite pas au seul caractère combatif), mène aux mêmes résultats. Toutefois (le lecteur me pardonnera de prêcher quand même un peu pour ma chapelle), le tai ji quan présente l’avantage de privilégier très nettement l’utilisation de l’énergie interne par rapport au travail musculaire. Il en résulte que tous les mouvements doivent s’exécuter dans la détente la plus complète possible. Cela demande des années de pratique, car toute notre éducation nous pousse à nous servir uniquement de nos muscles et à ignorer la formidable énergie qui est en nous. En réalité, l’adepte du tai ji quan doit s’efforcer de revenir à son état premier, à l’état de pure énergie qui était le sien dans les premiers mois de son existence. Il doit redevenir un petit enfant. N’est-ce pas là d’ailleurs ce que nous enseigne le Christ ?

 

De soi à l’autre

 Mais tout ceci ne constitue qu’une première étape. Car, rappelons-le, le tai ji quan est un art martial et, comme tel, il suppose un travail à deux, une relation à l’autre qu’il faut gérer. Dans nos sociétés modernes, ce rapport à l’autre est, pour l’essentiel, fait de confrontation, d’opposition, de conflit ; de luttes de pouvoir, de relations de domination-soumission. Difficile dans ces conditions d’être heureux parmi ses semblables, le « bonheur » se résumant la plupart du temps à la satisfaction toute passagère d’avoir été le plus fort à un instant donné.

 Cette attitude conflictuelle, si fortement ancrée dans nos habitudes, est bien mise en évidence lorsque, pour la première fois, l’élève de tai ji quan se retrouve face à un partenaire. Ce dernier le pousse-t-il, le voilà qui se bloque, se contracte et tout aussitôt contre-attaque d’une rageuse poussée. Force contre force, yang contre yang. Tout ce qu’il a appris en travaillant en solitaire, il va devoir le réapprendre, à commencer par le principe du yin-yang, plus que jamais d’application.

 La première chose à faire sera d’accepter l’agression de l’autre, d’absorber sa poussée yang dans un mouvement yin de repli, de concentration. Littéralement, il doit accueillir l’autre tel qu’il est et accepter de perdre dans un premier temps. Ce n’est qu’alors, et alors seulement, qu’il pourra efficacement faire le geste yang qui neutralisera l’attaque de son partenaire en une action non pas musculaire mais de pure énergie. Car, comme le rappelle le « double poisson » du tai ji, le yang ne peut naître que du yin. De plus, l’action étant énergétique, sera ressentie par l’autre, non comme une nouvelle agression, mais comme une force à la fois douce et puissante, propre à dissoudre son agressivité. Le tai ji quan est bien une voie et, comme telle, elle exige de ceux qui s’y engagent, non seulement le geste juste, mais aussi l’attitude juste.

 Evidemment, dans nos sociétés dites civilisées – et quoi qu’en disent certains politiciens au discours sécuritaire – ,l’agression physique n’est pas vraiment notre lot quotidien. L’agression mentale, psychique y est par contre monnaie courante, sous forme verbale le plus souvent. Et c’est là que le principe « yin-yang » trouve ses applications les plus nombreuses : son emploi se révèle être une méthode étonnamment (mais est-ce si étonnant ?) efficace dans la résolution des conflits. Ce qui s’annonçait comme une confrontation devient comme par magie un dialogue ; l’adversaire s’est transformé en partenaire. L’exemple le plus simple est sans doute l’application de la méthode du « oui mais » en cas d’agression verbale. D’abord le « oui » qui est la partie yin de l’action : « Oui, je vous écoute, oui je vous comprends. J’entends bien vos raisons. » Ensuite le « mais » : la partie yang durant laquelle – calmement et en douceur, dans un langage corporel marqué par le relâchement musculaire – on pourra développer ses propres arguments.

 On pourrait faire remarquer que cette technique du « oui mais » est bien connue en dehors de la sphère du tai ji quan. C’est tout à fait exact : elle est traitée dans nombre de séminaires de relations humaines. Mais ce dernier type d’enseignement s’adresse à l’intellect des participants, et il y a fort à parier qu’il sera oublié à la première confrontation en situation réelle. L’adepte du tai ji quan, par contre, l’aura apprise avec son corps, et l’on sait bien que la mémoire du corps est autrement plus fiable que celle du cerveau, comme le savent tous ceux qui, un jour parfois lointain, ont appris à rouler en vélo.

 

Gymnosophie

 Selon les plus anciennes traditions taoïstes de la Chine antique, le « yin-yang »  constitue la substance même de toutes choses ici-bas, objets, êtres mais aussi – et surtout – relations. Le respect de ce principe universel est l’assurance, pour l’être humain, de rester en phase avec le cosmos et de vivre chaque instant de son quotidien en harmonie avec l’univers. Et parmi les différentes méthodes issues du taoïsme ou inspirées par celui-ci, le tai ji quan constitue une voie privilégiée qui mène à l’union avec le « Grand Tout ». Bien plus qu’une simple gymnastique ou qu’une technique de combat, le tai ji quan est un art de vivre, une voie de réalisation, une véritable gymnosophie dont les bienfaits ne se limitent pas au seul individu qui la pratique, mais s’étendent à l’environnement de l’adepte. De quoi restaurer un peu d’harmonie dans une société qui en a bien besoin.

 

 

 Jacques Gossart